Mahdi Amel

ãåÏí ÚÇãá  

Articles - Retour à la liste                                                                                ÇáãÞÇáÇÊ    




Un Gramsci arabe


L'ouvrage que l'on va lire est le dernier écrit de Mahdi Amil. Il a été publié en 1986 à Beyrouth, chez Dar al-Farabi. Il se propose d'examiner la nature de l'Etat libanais, afin de déterminer la voie d'une libération du mouvement social. Ce qui présuppose une véritable déconstruction de l'idéologie confessionnelle, communément admise et, de ce fait, dominante. Prenant en considération les travaux des historiens, y compris de ceux qui se réclament du marxisme, Mahdi Amil décrit le fonctionnement de la pensée confessionnelle et en débusque les pièges. Depuis son premier théoricien, Michel Chiha (1891-1954), dont on a retenu la célèbre et cynique formule " Le système politique libanais est une dictature déguisée ", le confessionnalisme apparaît comme propre au Liban, société considérée comme hétérogène par opposition aux sociétés occidentales, homogènes, mais la recherche de l'équilibre entre les confessions ne conduit en réalité qu'à la domination d'une confession sur les autres. Il représente un obstacle à la démocratie dans la mesure où il crée un rapport de dépendance des classes laborieuses à la bourgeoisie : " La forme confessionnelle de l'Etat bourgeois est fondamentale pour son existence en tant qu'Etat bourgeois. "

Idéologie politique et non pas religieuse, le confessionnalisme a constitué la réponse historique à l'effondrement de la domination ottomane et à la pénétration du capitalisme dépendant qui, s'est imposé au pays. Il ne cesse depuis d'entretenir illusions et confusions, brouillant constamment le paysage politique. Car le confessionnalisme opacifie et même rend indéchiffrables les rapports de classes. Comment la conscience de classe prend-elle la forme d'une conscience confessionnelle ? Comment les conflits et les contradictions de classes se donnent-ils à lire comme conflits confessionnels ? Mahdi Amil récuse l'explication qui se borne à invoquer l'héritage précapitaliste ou le sous-développement. Si ce dernier existe, il doit être référé au caractère colonial des rapports antérieurs, qui forment sa base matérielle. Il convient donc de mettre en avant le concept-clef de mode de production colonial. Partant, si le capitalisme libanais n'est qu'un capitalisme de sous-traitance, inféodé à celui des ex-métropoles, la bourgeoisie ne peut assumer le rôle, qui lui est revenu ailleurs, de bourgeoisie nationale, et la petite-bourgeoisie elle-même ne saurait prétendre à une quelconque " mission " révolutionnaire. Avec ces schémas banalisés par une certaine orthodoxie marxiste disparaît également la perspective d'une voie non capitaliste de développement. Le spécifique de la formation sociale ne s'oppose pas ainsi à l'universel de la théorie, il en est, au contraire, l'accès. Cette " révolution méthodologique " à l'intérieur du " marxisme constitué " (Jacques Couland) sera adoptée par le IIe congrès du Parti communiste libanais en 1968, qui rejettera l'application pure et simple au monde arabe des conceptions occidentales de la transition. " La lutte pour la libération nationale est l'unique forme historique de la spécificité de la lutte des classes dans la formation coloniale. "
Une seconde conséquence, d'importance décisive, se dégage d'une telle analyse, à savoir qu'il existe une contradiction au sein de l'Etat de la bourgeoisie entre son caractère confessionnel et son caractère de classe, laquelle n'a rien à voir avec le " féodalisme ", autre cliché, mais appartient bel et bien au capitalisme. " Au Liban, l'Etat est à la fois Etat confessionnel et Etat bourgeois. La démocratie confessionnelle n'existe que pour la bourgeoisie dominante. Il s'agit d'un fascisme confessionnel. " Et " les confessions ne sont que de grandes machines pour faire tuer les pauvres par les pauvres et enrichir les riches et les seigneurs de la guerre". La conclusion coule de source : il faut éradiquer le système confessionnel, en tant qu'il est la forme prétendument nécessaire de la domination de la bourgeoisie, complice d'Israël et antipalestinienne. La lutte contre la couverture confessionnaliste, tel est l'enjeu, à la fois du mouvement démocratique et du mouvement national. Dans sa conférence prononcée au Séminaire international de Tripoli en 1986, et intitulée Culture et Révolution, Mahdi Amil déclarait : " La guerre au Liban est double : c'est, d'une part, une guerre contre Israël et, d'autre part, un combat contre le fascisme et le confessionnalisme. Mais la réaction, dans ses divers avatars, fait des efforts désespérés pour tenter de la faire apparaître comme une guerre communautaire (...). Il s'agit, en résumé, d'une lutte des classes, violente, qui oppose les forces révolutionnaires et les forces contre-révolutionnaires dans un processus de guerre civile, qui est lui-même un processus de révolution nationale démocratique." Il précisait également que " la révolution n'est le monopole de nulle pensée, d'aucun parti ni d'aucune classe", et il affirmait " la nécessité de la démocratie comme fondement des relations réciproques entre les forces révolutionnaires ".

Mon aperçu ne prétend nullement rendre compte de la richesse de la démonstration conduite par Mahdi Amil dans L'Etat confessionnel. Il voudrait seulement souligner la grande cohérence de sa pensée et son caractère novateur, reconnu par tous, en dépit des réserves qui ont pu être formulées ça et là quant à son concept de mode de production colonial ou à son structuralisme, parfois qualifié d' " althussérien ".

De son vrai patronyme Hassan Hamdan, Mahdi Amil (messie ouvrier) - ou Hilal Ben Zaytoun, ou encore le camarade Tarek -, est pratiquement inconnu en France, point uniquement pour des raisons de langue, exception faite des amis qui ont eu la chance de le fréquenter en Algérie ou à Paris, et des intellectuels engagés, pour lesquels le Liban ne se réduit pas à une incompréhensible province sanglante et le monde arabe à un ramassis de terroristes. Nous tenons comme un devoir, avec cette publication, suivie, espérons-le, par d'autres, de réparer une injustice.

Mahdi Amil a été assassiné dans une rue de Beyrouth, le 18 mai 1987, par des intégristes chiites appartenant à sa communauté d'origine. Il avait à peine passé la cinquantaine. C'est dire qu'il avait encore à parler, à écrire, à faire. Il était communiste. Là où c'est le plus difficile, chez lui, dans cet univers de sectarismes religieux, qui lui a fait payer de sa vie la lucide critique qu'il en avait dressée. Sur sa tombe, cette simple inscription : " Martyr de la pensée et de la liberté ", qui résume le destin qu'il avait délibérément choisi. Il était né en 1936 près de Nabattieh, au Sud-Liban. Il avait fait ses études à l'université de Lyon, où il avait passé son doctorat de philosophie en 1965. Après avoir enseigné en Algérie, à Constantine, dans les premières années de l'indépendance, il était rentré au Liban en 1967, d'abord comme professeur à Saïda, puis, en 1976, comme maître de conférences à la Faculté des sciences sociales de Beyrouth. Outre de très nombreux articles, il a publié, en arabe, les ouvrages suivants: 
Prolégomènes théoriques pour l'étude des effets de la pensée socialiste dans le mouvement de libération nationale (1973 et 1976, rééd. 1980) ; Crise de la civilisation arabe ou crise des bourgeoisies arabes ? (1976) ; La théorie de la pratique politique. Recherche sur les causes de la guerre civile au Liban (1979) ; La cause palestinienne dans l'idéologie de la bourgeoisie libanaise. Introduction à la critique de la pensée confessionnelle (1980) ; De la scientificité de la pensée d'Ibn Khaldûn (1985) ; Marx dans l'orientalisme d'Edward Said (1985) ; L'Etat confessionnel (1986). Un livre inachevé a été publié sous le titre Critique de la pensée quotidienne en 1988. Il a également publié deux recueils de poèmes : sous le nom de Hilal Ben Zaytoun, Variations sur le temps (s.d.), et, sous celui de Hassan Hamdan, L'Espace du Noûn (1984).

Mahdi Amil a été très tôt reconnu dans le monde arabe comme un penseur d'une force exceptionnelle, " le seul qui ait tenté d'élaborer une théorie scientifique globale de la révolution arabe et même de la révolution dans les pays sous-développés en général ", a pu dire Mahmoud Amin El Alem. Son œuvre, notamment après sa disparition, a fait l'objet de débats passionnants et passionnés, à l'occasion de nombreuses rencontres. Elle demeure aujourd'hui vivante et féconde. Elle illustre, de la façon la plus authentique, le fameux mot d'ordre de Marx, dans sa XIe thèse sur Feuerbach : ne plus se contenter de seulement interpréter le monde, mais le transformer. " Je le dis clairement, car être clair c'est faire œuvre de vérité, celui qui ne prend pas fait et cause pour la démocratie contre le fascisme, pour la liberté contre la terreur, pour la raison, l'amour, la rêverie et le beau, contre le nihilisme et contre toute forme d'obscurantisme, que cela soit dans le Liban de la guerre civile ou dans chaque pays de notre monde arabe et partout sur la terre des hommes, celui qui ne prend pas parti à chaque instant pour la révolution, celui-là est un faux intellectuel et sa culture est trompeuse, contrefaite et hypocrite " (Culture et Révolution). Tahar Djaout, dans l'hommage qu'il lui rendait à l'occasion d'un compte rendu de la traduction française de L'Espace du Noûn, pour Algérie-Actualité, en novembre 1990, rappelait que Mahdi Amil était considéré comme le " Gramsci arabe " et concluait : " Il est mort d'avoir prêté l'oreille aux sollicitations de la raison, d'avoir élevé la voix pour contrer les péroraisons meurtrières des fanatiques, pour fracturer les œillères. " Tahar Djaout est mort, assassiné par les mêmes, à Alger, peu d'années après. Lui aussi, un mois de mai. Dans la chaîne, qui ne compte plus ses maillons, de l'intelligence et du courage massacrés, et comme en écho, Hassan s'adresse à Tahar (et à bien d'autres) à travers ces lignes, qu'il écrivait en l'honneur de son ami Hussein Mroué, le philosophe exécuté quelques mois avant lui, qu'il devait remplacer au comité central du Parti communiste libanais : " Les forces obscurantistes ont ordonné ce meurtre, parce qu'il est un penseur éclairé et qu'elles sont l'ennemi de la raison. Ce crime n'est pas un élément isolé. Il s'inscrit dans une campagne délibérée d'oppression, de répression et de liquidation qui a vissé des écrivains, des penseurs, des médecins, des enseignants et autres combattants de la liberté. Tout intellectuel se trouve ainsi menacé, non seulement dans son activité créatrice, mais dans sa vie. " Hassan proposait la constitution d'un tribunal international pour juger ces criminels qui donnent leurs chances aux ténèbres. Un tribunal qui devrait porter le nom de Mahdi Amil.



Georges Labica



Note : Je signale au lecteur qui souhaiterait en savoir davantage que les Cahiers du Grernarrco (2, lace Jussieu, 75005 Paris) ont édité, dans leur fascicule n° 6 (1989~, un " Spécial Mahdi Amil ", sous la responsabilité de Jacques Couland et Fawaz Traboulsi. Ma présentation leur doit beaucoup. Qu'ils en soient remerciés.

 

  

 

(c) 2006, Centre Culture Mahdi Amel - Po Box 14-5434 Mazraa - Beyrouth - Liban -info@centreculturelmahdiamel.org
Tel: 961-3-499109 961-1-375263 . Fax: 961-5-924749